Je vous ai raconté
ma dernière "crise de GVHD" en vous expliquant juste que cela avait été déclenché par un évènement génial mais très fatiguant. Quel était donc cet évènement? Et bien figurez-vous que j'étais à l'édition 2013 de l'Emerald City Comicon, la plus grosse convention de BD du Pacific Northwest.
Petit rappel, une comicon, c'est une énorme convention sur la culture BD américaine, mais aussi plus généralement sur la culture "geek" ou la "pop culture", avec donc des incursions dans d'autres médias, cinéma, tv, jeux de plateaux et jeux vidéos. A Seattle, chaque année, plus de 500 auteurs et artistes divers font le déplacement, et chaque année sont invités une dizaine de célébrités du monde des médias.
Il y a trois ans nous avons ainsi eu la visite de l'immense William Shatner (connu, entre autres, pour avoir incarné le premier Capitaine Kirk dans Star Trek),
puis l'année suivante celle de Leonard Nimoy (Spock).
Cette année encore il y avait des grands noms, comme Patrick Stewart (Jean Luc Picard dans Star Trek Next Generation, Charles Xavier dans X-Men), Gillian Anderson, Dirk Benedict (Futé dans l'Agence Tout Risque), Adam West et Burt Ward (les premiers Batman et Robin de la TV!) et mon préféré, Christopher Lloyd (Retour vers le Futur, la Famille Addams, Qui veut la peau de Roger Rabbit, pour ne citer qu'une infime partie de sa filmographie). Bref, que du beau monde. Sachant qu'était aussi présents des artistes comme Mike Mignola et Chris Claremont, vous comprendrez que c'était un peu le paradis pour quelqu'un comme moi.
Alors forcément aller à ce genre d'évènement quand on est immunosupprimé et facilement fatigué, ce n'est pas forcément la meilleure idée du monde, et le bon sens voudrait que l'on évitasse ce genre d'évènement autant que faire se peut. Seulement voilà, à force de vivre une vie où tout est dicté par la maladie et ses conséquences et où tout est un calcul savant du rapport bénéfice/risque, il y a un moment où il y en a un peu marre et où l'on a juste envie une fois comme ça de faire un truc comme une personne normale et d'envoyer les règles se faire foutre, quitte à payer plus tard. Et puis j'avais deux bonnes raisons de vouloir aller à cette comicon.
La première c'est que cela faisait un moment que je voulais tester mes limites dans un environnement plus ou moins contrôlé (ie, avec ma clinique à 5 mins). Quand je parle de limites, je parle à la fois de limites physiques (la résistance à la fatigue, l'immunosuppression), mais aussi de limites psychologiques. Je suis en effet devenu, par nécessité, un peu (carrément) germophobe, et étant tout seul la plupart du temps, un peu (beaucoup) agoraphobe. Il m'est par exemple déjà arrivé de rester complètement bloqué dans une foule, incapable de réfléchir et de fonctionner, ne devant mon salut qu'à ma femme bien aimée et son patient baby-sitting. Me trimballer tout seul, dans une foule, avec un sac à dos rempli de BD à faire dédicacer, c'était donc une grosse étape, et j'avais vraiment envie de savoir où j'en étais, principalement pour savoir s'il était réaliste (ou pas) de prévoir un voyage en France dans un avenir plus ou moins proche.
La deuxième raison est bien plus profonde que cela. Depuis deux ans, la Comicon est devenue pour nous le symbole de l'anniversaire du diagnostic de la leucémie. Il y a deux ans, à cette même Comicon,
j'avais manqué par trois fois de m'évanouir de façon alors incompréhensible. Nous ne le savions pas encore, mais j'étais alors très malade, et j'ai été admis à l'hôpital deux jours plus tard, le 8 mars 2011, dans un état hallucinant, avec 50 fois le taux de globules blancs normal, la moitié des globules rouges, et le cinquième de ce qui serait considéré comme le minimum normal des plaquettes.
Verdict, leucémie. La Comicon représente donc un peu ce dernier moment d'innocence, le calme avant la tempête, ce moment ou l'on a le vague pressentiment qu'il y a quelque chose qui cloche mais où l'on est toujours dans une ignorance et une insouciance bienheureuse.
L'année dernière,
c'était déjà un moment fort pour moi. J'y étais allé, avec mes masques de chirurgien, accompagné par mon Saint-Bernard (enfin vu sa taille, c'est plutôt un Chihuahua) sur lequel je pouvais me reposer en cas de stress ou de fatigue, et nous n'étions resté qu'une heure, maximum deux. Cette année, c'était sold-out le samedi et le dimanche, donc obligé d'y aller tout seul le vendredi: ça tombe bien, c'était le but, de voir si je peux me démerder tout seul, et le vendredi il y a moins de monde. Et j'ai passé le test haut la main! Enfin si l'on oublie le fait que j'ai mis une semaine à m'en remettre...
Au final, j'ai passé l'après-midi tout seul comme un grand à la convention, à chasser les dédicaces. J'avais fait une liste de tous les artistes présents dont je possédais une BD, et j'ai réussi à tout faire signer (à l'exception de The Walking Dead, trop de monde, pas assez de temps). Mieux encore, j'ai eu un bol incroyable en arrivant dans les premiers à la séance de dédicace de Christopher Lloyd et j'ai donc à peine eu à faire la queue. Alors je ne sais pas si vous vous rendez-compte mais Christopher Lloyd c'est une de mes idoles, la série "Retour vers le futur" c'est de loin ma série de films préférée, et si on m'avait dit quand j'avais 12 ans, "un jour tu seras aux US et tu serrera la main de "Doc" Brown", punaise, je ne l'aurais pas cru. Idem pour Dirk Benedict, dit "Face" (Futé en VF), mais aussi "Starbuck" de Battlestar Galactica 1978, un gars vraiment super sympa, prenant le temps de discuter avec tout le monde, impliquant les gens de la file d'attente dans la discussion... C'est un survivant du cancer et j'ai lu pas mal de truc sur comment il a changé son alimentation, ce qui a en partie inspiré
mon attitude sur la nutrition, je lui ai donc parlé de ça, ce qui l'a visiblement ému. Anecdote cocasse, le gars devant moi lui a amené un Playboy de 1980 dont il faisait la couverture... Fou rire général dans la queue quand il a autographié ses fesses!
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| Dirk Benedict |
J'ai aussi eu le plaisir de rencontrer Larry Elmore. Nettement moins connu du grand public, mais légende vivante de la communauté du jeu de rôle, il a été le principal artisan du design graphique de la gamme Dragonlance, et un des artistes fer de lance de D&D. Je lui ai d'ailleurs acheté une copie signée de la
couverture de la boite rouge, et fait signé mon exemplaire de la première édition de Dragonlance (couverture de Jeff Easley, je sais mais bon on ne va pas chipoter). Et puis tellement d'autres! Mike Mignola et son coloriste qui m'ont signé mon "Hellboy", Cory Walker, le premier dessinateur d'Invincible, Ryan Ottley, actuel dessinateur d'Invincible, Matt Fraction dont j'adore le travail sur une franchise aussi éculée qu'Iron-Man, Chris Claremont qui est probablement l'auteur qui aura le plus marqué les X-Mens, Wendy et Richard Pini... J'ai aussi découvert un petit gars,
Jason Brubaker, complètement par hasard, et j'ai adoré sa BD "reMIND" que je lui ai acheté sur coup de coeur et que je vous recommande.

Si l'on m'avait dit ce 8 mars 2011, dans deux ans, tu seras en vie, mieux, tu seras debout sur tes deux pattes, capable de te débrouiller tout seul, et tu réaliseras comme un grand certains de tes rêves de gosse, franchement, je ne suis pas sûr que je l'aurais cru. Je précise que je dis "Comme un grand" parce que pendant la maladie, on est parfois dépendant
comme un petit enfant, et c'est dur à vivre pour un homme de mon âge. Tous les noms avec lesquels je vous ai bassiné tout au long de ce post, bon, vous ne connaissez peut-être pas, mais dans mon monde, ce sont des légendes vivantes, ce sont des gens qui m'ont fait rêver depuis que je suis gamin et qui me font toujours rêver aujourd'hui (bien sur, j'ai une lecture différente de leurs œuvres respectives, hein). C'est un peu comme si vous étiez amateur d'opéra et que vous ayez l'occasion de faire signer vos partitions par Wagner et de lui serrer la main quoi, pour donner un point de comparaison à ceux qui ne sont pas fan de pop culture. Le seul truc qui pourrait dépasser le fait de serrer la main au 'Doc' ça serait peut-être d'avoir un bouquin signé de Tolkien ou d'Hugo (bon déjà, grâce à ma femme fabuleuse, j'ai une première édition presse signée des Jeunes Filles de Montherlant, la barre est haut, aussi, et j'ajoute ça pour préciser que je ne suis pas que fan de SF, mais aussi de trucs intelligents ;) ).
Vous savez, je crois que c'est vraiment le message à retenir de ce blog. Je ne sais pas ce qui se passera demain, mais putain, j'ai vécu pendant ces deux ans certains des meilleurs moments de ma vie, et chaque jour que je vis c'est un jour de gagné, où il peut se passer n'importe quoi, y compris et surtout le meilleur. Si le cancer m'a bien donné une chose en contrepartie de tout ce qu'il m'a pris, c'est cette joie profonde d'être en vie, joie qui se vit avant tout dans tout les petits miracles du quotidien, mais qu'il est bien sur plus facile d'observer (et de raconter) dans ces instants un peu exceptionnels comme ces moments ou tu croises un acteur qui t'a fait rêver depuis ton enfance.
Bref, c'était un grand moment d'émotion, une expérience géniale, et je ne regrette pas du tout le fait que cela m'ait mis au tapis la semaine suivante, car ça les valait. Bon, je ne recommencerais pas de sitôt, on est d'accord!
Oh, ce sont aussi les 2 ans de Fukushima. Comme quoi mes petites tragédies personnelles...